Les critiques autours du soufisme

Publié le 07/09/2014 par Rémy Savin (Soufisme, Actualité) Partager

La récurrence, souvent malveillante, de certaines critiques autour Soufisme sème la confusion dans le cœur de nombreux chercheurs de Vérité, y compris dans les milieux les plus instruits. Aussi, nous avons décidé de relever quelques-unes de ces critiques pour illustrer leur manque de pertinence et éclaircir certains points.

La première mise en garde, ou du moins celle qui revient le plus souvent consiste à dire que le soufisme tend à s’éloigner de la Foi monothéiste et des prescriptions révélées au profit de quelques extases mystiques. Ce sentiment tient plus du fantasme que d’une opinion fondée sur les faits et la raison. D’ailleurs, les auteurs les plus reconnus du Soufisme l’ont souvent été également dans les domaines de la Foi, de la Théologie, et de la Loi révélée. Nous pouvons citer comme exemple Abu Hamid al Ghazali, revivificateur des sciences de l’Islam de son époque, ou encore Abdel Qadir al-Jilani, qui était une grande référence dans les domaines de la jurisprudence islamique.

Le soufisme est une éducation morale, spirituelle et pratique, qui vise la perfection des cœurs et des actes, qu’ils soient ceux du quotidien ou ceux de la piété, pour arriver à l’excellence de l’adoration. Aussi, en plus des prescriptions obligatoires, comme la Prière, les maîtres soufis appuient leur enseignement par des actes surérogatoires, s’inspirant en cela du Coran et la tradition prophétique, pour parfaire les actes obligatoires, la pratique de la Loi révélée, et l’enracinement de la Foi dans les cœurs. Il ne s’agit donc pas d’ajouts, comme si le soufisme venait ajouter des pratiques en plus de celles initialement prescrites par la Révélation, mais bel et bien d’une application en profondeur du Message :

« Récite ce qui t’est révélé du Livre. Accomplis la Prière, car la Prière préserve des turpitudes et des actes blâmables. Y a-t-il un acte plus grand que celui de se souvenir du Seigneur qui connaît parfaitement tout ce que vous faites ? »

(sourate 45 verset 29)

« Ô croyants ! Invoquez souvent le Nom de Dieu ! »

(sourate 33 verset 41)

D’après Abu Hureyra, le Bien-Aimé, loué soit-Il, a dit :

« Dieu (loué soit-Il) dit : Quiconque montre de l’inimitié à un de Mes serviteurs dévoués, Je lui déclare la guerre. Mon serviteur ne s’approche de Moi que par ce que J’aime le plus, par les devoirs religieux que je lui ai enjoint, et Mon serviteur ne cesse de se rapprocher par des œuvres surérogatoires jusqu’à ce que je l’aime. Quand je l’aime, Je suis l’oreille par laquelle il entend, l’œil par lequel il voit, la main par laquelle il frappe et le pied avec lequel il marche. Qu’il Me demande [quelque chose], et Je lui donnerai sûrement, et qu’il Me demande refuge, Je le lui accorderai sûrement. Aucune chose ne Me fait hésiter plus que [de prendre] l’âme de Mon fidèle serviteur : il déteste la mort et Je déteste le blesser. »

(rapporté par al-Bukhari)

Disons-le clairement : la `Aqidah (le domaine de la Foi) et le Fiqh (le domaine de la Loi) font partie intégrante du Soufisme, qui est le domaine de l’Excellence. Aussi, croire ou laisser entendre que ces trois domaines constitueraient des disciplines autonomes, indépendantes, et séparées les unes des autres est au minimum une absurdité et un non-sens. La religion de Dieu forme un tout, et chaque facette de la Révélation s’appuie sur les autres.

 

La même critique que celle que nous venons d’énoncer, formulée de manière plus modérée, mais complètement absurde, consiste à dire qu’il y aurait un Soufisme populaire, teinté de toutes les hérésies possibles et imaginables, et un Soufisme savant, plus conforme à l’authenticité des Textes. Nous répondons à cela que la religion de Dieu implique les mêmes prescriptions pour tous, et que les manquements pouvant être observés ici ou là ne sont pas le fait des sciences en elle-même, mais du non-respect de leur filiation initiatique et de celle du savoir. Ainsi, si certains croient, que Dieu nous en préserve, que le Créateur des cieux et de la Terre serait dans une direction, ce n’est pas parce qu’il y aurait une `Aqidah populaire à partir de laquelle le peuple serait égaré, et une `Aqidah plus savante, auprès des gens instruits et éduqués, qui eux seraient à l’abri d’un tel dérapage. Plutôt, les articles de Foi sont les mêmes pour tous, quel que soit la classe sociale ou le niveau d’étude du croyant. Si des éléments déviants se sont installés dans le cœur de certains fidèles, c’est simplement parce que ceux-ci se sont écartés de la Foi bien transmise. Il en va de même, donc, pour l’enseignement de la spiritualité, ou celui de la jurisprudence religieuse.

 

Une autre affirmation mensongère sur le Soufisme est celle selon laquelle des gens, au nom du Soufisme, visitent les tombes de gens morts pour pratiquer l’adoration de celles-ci et de ceux qui sont enterrés. Nous répondons que le Soufisme oriente vers toutes sortes de adhkar (Rappels de la Vérité), qu’ils soient ceux de la piété, tels que la prière ou le jeune, ceux pratiqués avec le chapelet, ou d’autres. À ce titre, nous rappelons que la visite des cimetières constitue un Rappel, comme le précise très clairement la tradition prophétique :

« Le Prophète (paix et prière sur lui) visita la tombe de sa mère et pleura tant que les présents se mirent à pleurer avec lui. Puis il dit : “J’ai demandé à mon Seigneur qu’Il m’autorise à invoquer pour elle le Pardon, mais Il me l’a refusé ; je Lui ai demandé de m’autoriser à visiter sa tombe et Il me l’a accordé ; visitez donc les tombes, car elles vous rappelleront la mort.” »

(rapporté par Muslim)

Le Rappel est plus profond encore, lorsqu’il s’agit de visiter les tombes prophétiques, ou les mausolées de gens reconnus pour leur sainteté et leur sagesse, car en plus du Rappel de la mort il y a celui de la piété. Par ailleurs, la bénédiction de Dieu accompagne les prophètes et les saints même après leurs morts, comme le décrit le récit suivant :

« Asma nous a présenté une tunique longue, dont l’encolure était ornée de brocart et les emmanchures ourlées. Puis elle a dit : “C’est la tunique du Messager de Dieu (paix et prières soient sur lui). Elle se trouvait chez ‘A’isha. Je l’ai récupérée lorsqu’elle est décédée. Le Prophète (paix et prières soient sur lui) la portait. Nous la trempons dans l’eau pour les malades et recherchons par elle la guérison.” »

(rapporté par Muslim).

On sait aussi, par exemple, que l’imam ash-Shafi`i recherchait la bénédiction de Dieu en se rendant chaque jour auprès de la tombe de l’imam Abu Hanifa (rapporté par al-Khatib al-Baghdadi dans son livre « Tarikh Baghdad »). Ainsi, visiter la tombe des prophètes et des saints est aussi l’occasion de lire quelques passages du Livre Saint, ou de pratiquer quelques formules de Dhikr à l’aide du chapelet, le cœur tourné vers Dieu, pour chercher Sa Bénédiction et Sa proximité, qu’Il soit loué et glorifié. Ce sont des actes de piété et de sagesse, animés par un monothéisme sincère, et en aucun cas du polythéisme ou de l’adoration d’idole, que Dieu pardonne à ceux qui colportent de telles accusations mensongères.

 

Une autre critique consiste à dire que les soufis adorent leurs enseignants et les maîtres de la Sagesse.

Or, le Soufisme est avant tout la voie du monothéisme pur et réalisé, qui s’enracine dans les cœurs et se traduit dans les actes. Ceci est vérifiable dans tous les manuels de Soufisme. Ce qui est vrai, en revanche, c’est que les gens de science ont un statut particulier dans la religion de Dieu :

« Les savants sont les héritiers des prophètes, et les prophètes n’ont pas laissé comme héritage des dinars ou des dirhams, mais ils ont laissé comme héritage la science, celui qui la prend aura certes pris la part complète. »

(rapporté par Abu Dawud)

« Nous n’avons envoyé, avant toi, que des hommes auxquels Nous avons fait des révélations. Demandez donc aux gens du Rappel si vous ne savez pas. »

(sourate 16 verset 44)

Les gens de science donc, spirituelles et religieuse, ont un statut particulier dans le cœur des croyants, et Dieu précise, loué soit-Il :

« [..] Dis : “Sont-ils égaux, ceux qui ont reçu la science et ceux qui ne l’ont point reçue ?” Seuls des êtres doués d’intelligence sont à même d’y réfléchir. »

(sourate 39 verset 9)

« Dieu élèvera de plusieurs rangs ceux d’entre vous qui ont la foi et qui ont reçu la science. Dieu est parfaitement Informé de ce que vous faites. »

(sourate 58 verset 11)

Or, y a-t-il une science plus noble que celle qui fait cheminer les cœurs de vers la proximité de Dieu ? Les itinérants de la Vérité aiment les maîtres de la Sagesse, de l’amour que Dieu a envers eux, du rang qu’Il leur confère, exalté soit-Il, et parce qu’ils sont le reflet, par leur cœur Réalisé et par le bon comportement de leur quotidien, de la lumière du Bien-Aimé, paix et prière soit sur lui. On peut donc dire que, loin d’être une hérésie, l’amour profond et sincère que les soufis ont pour les maîtres et les enseignants de la Sagesse est un devoir, et une marque de piété et de sincérité dans la voie du Très-Haut, qu’Il soit loué et glorifié. En effet, le Prophète (paix et prières soient sur lui) a dit :

« Le mérite du savant par rapport à l’adorateur [sans science], est comme mon mérite par rapport au moindre d’entre vous. Certes, Dieu, Ses anges, les habitants des cieux et de la terre, jusqu’à la fourmi dans sa tanière et jusqu’au poisson, prient pour celui qui enseigne aux gens le Bien. »

(rapporté par at-Tirmidhi)

Et Dieu dit, loué soit-Il :

« Ô croyants ! Craignez Dieu et joignez-vous à ceux qui sont véridiques ! »

(sourate 9 verset 119)

 

Une autre mise en garde à l’encontre du Soufisme vise la supposée promiscuité malsaine entre les dignitaires soufis et les autorités sociales et politiques. Cette critique est doublement fausse. En effet, depuis plus d’un millénaire, les Sages du Soufisme, comme ce fut le cas pour les Sages qui les ont précédés, jouent un rôle très important dans la cohésion sociale et la gestion des conflits. Ceci est encore parfaitement visible dans de nombreux pays musulmans dont la culture spirituelle est très enracinée, car la spiritualité n’est pas seulement une affaire de proximité avec le Divin et de purification de l’âme, mais concerne aussi les actes de tous les jours et l’art de vivre le quotidien dans le juste milieu, loin des passions et des sentiments excessifs.

Par ailleurs, en quoi les chefs d’état et autres responsables politiques ne pourraient-ils pas consulter les maîtres de la Sagesse pour trouver auprès d’eux de bons conseils pour la gestion des affaires de la région ou du pays ? Non seulement une promiscuité de la sorte n’est en aucun cas malvenue, mais elle est prescrite par les Textes :

« Ô croyants ! Obéissez à Dieu, obéissez au Prophète et à ceux d’entre vous qui détiennent le pouvoir. En cas de litige entre vous, référez-vous-en à Dieu et au Prophète, si votre croyance en Dieu et au Jugement dernier est sincère. C’est là la démarche la plus sage et la meilleure voie à choisir. »

(sourate 4 verset 59)

« Fais preuve de patience en compagnie de ceux qui invoquent leur Seigneur, matin et soir, recherchant Sa satisfaction ! Ne les quitte pas pour courir après les plaisirs de ce monde ! N’obéis pas à celui dont Nous avons rendu le cœur inattentif à Notre rappel, qui suit ses passions et se complaît dans ses excès ! »

(sourate 18 verset 28)

Les Sages, à l’image de ce qu’est la Sagesse, sont les guides de leur peuple, en tant qu’héritiers des prophètes. C’est donc auprès d’eux que se trouvent les conseils justes et avisés. Les zawiyas, par ailleurs, ont toujours joué un rôle social de premier ordre, tant dans la résolution de litiges entre individus que dans l’assistance aux plus démunis. Tout ceci participe de l’élan de bon cœur et de fraternité humaine qui anime le cœur des itinérants.

 

Nous pourrions encore citer une longue liste réunissant toutes sortes d’accusations sans fondements, bien souvent véhiculées par ignorance. Le lecteur aura certainement compris, cependant, que faute de pouvoir s’attaquer au soufisme en lui-même, ceux qui aiment semer la discorde se plaisent également à construire toutes sortes d’amalgames pour faire germer le doute et la confusion dans les cœurs. Nous rappelons simplement la chose suivante :

« Voilà ceux auxquels Nous avons donné les Écritures, la Sagesse et la prophétie. Et si ceux qui t’entourent refusent d’y ajouter foi, du moins Nous en avons confié le dépôt à des gens qui ne les renieront pas. Voilà ceux dont Dieu guide les pas ! Suis donc leur direction et dis aux négateurs : “Je ne vous demande pour cela aucun salaire. Ce n’est rien de moins qu’un rappel à l’intention de tout l’Univers.” »

(sourate 6 versets 89-90)

« Ceux qui offensent les croyants et les croyantes sans qu’ils l’aient mérité se chargent d’une infamie et commettent un grave péché. »

(sourate 33 verset 58)

 

Se pose alors la question de savoir ce qu’est un vrai maître spirituel, à qui les itinérants peuvent confier leur cœur en toute quiétude.

De même que les exégètes de la Loi (fuqaha) ont toute la compétence nécessaire pour extraire des Textes les directives révélées en matière de vie quotidienne et de pratiques religieuses, un maître spirituel légitime (murshid) est à même de faire cheminer les cœurs vers la Réalisation. Sa légitimité, comme pour toutes les autres disciplines de la religion, s’appuie en premier lieu sur un lien de filiation qui le relie par une chaine de transmission de maître à élève à une méthodologie spirituelle authentique (tariqa), ainsi que par l’autorisation qu’il a reçue de ses maîtres à transmettre à son tour la voie spirituelle.

 

Également, le guide spirituel applique la Loi dans la gestion de son quotidien, et met en pratique pour lui-même la Sagesse qu’il enseigne aux autres. Son discours spirituel, en effet, s’appuie sur la Foi, les Textes bien compris, et un cœur réalisé par lequel il connaît le fond et la forme de la science de l’âme.

Un autre point important est que le guide spirituel que choisit l’itinérant lui est nécessairement contemporain. Ceci, parce que la spiritualité est une science du vivant, qui nécessite l’accompagnement d’un maître à chaque étape du cheminement, et que la science ne s’acquiert pas dans un livre, mais auprès de ceux qui les écrivent ou les commentent. Par ailleurs, les épreuves qui touchent les peuples varient d’une époque à l’autre, et demandent une réadaptation permanente dans la manière de déployer l’outil spirituel que seul un maître authentique est capable d’opérer.

 

Aujourd’hui plus que jamais, face à un monde cruel et oppressant, il est nécessaire de ne pas rester seul et de se rapprocher de gens sincères qui trouvent leur bonheur autour de la Foi, loin des polémiques stériles et sans fondement.

 

Louanges à Dieu, maître des mondes !

 

 

 


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